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Bosser pour la banque rouge et noire, c'est plutôt pas dégueu niveau locaux. Certes, c'est pas la banque de Rolland Garros dont les bureaux sont disséminés dans divers immeubles haussmanniens du
quartier d'Opéra, mais tout de même. Quand le printemps arrive, le parvis de la Défense s'anime, les gens s'installent au soleil pour déguster leur sandwich du midi sur les marches de la Grande
Arche, ou plus simplement viennent prendre l'air et siroter leur café au pied des statues de Miro, César ou Calder.
En ce qui nous concerne, nous les escrocs greedy aux poches pleines de stock-options ne valant pas un kopek, on travaille dans une grande tour de verre et d'acier. Le genre très
télégénique qui passe très bien au 20h lorsqu'il y a un scandale à montrer (c'est pratique, il y a le logo en gros, dessus…).
Dans le hall d'entrée, une grande sculpture d'art contemporain. Une sorte d'ovale en métal, suspendu depuis une voûte de verre, juste au dessus d'un petit bassin d'eau sur lequel elle semble
flotter.
Et dans les couloirs de la tour, la banque joue les mécènes en exposant fièrement divers tableaux d'artistes modernes, aux succès plus ou moins contestables. J'imagine qu'ils voient ça comme un
investissement.
Ou l'art de l'ironie.
Du coup, dans ce havre de culture, se pose la question: comment décorer l'espace dévoué à la machine à café ? Car tout éveillé artistiquement qu'il est, l'ingénieur financier a tout de même
besoin de son shot de caféine tous les matins, afin d'ouvrir les yeux, pour admirer les toiles du couloir (un peu) et remplir ses tableurs excel (beaucoup).
Mais là encore la banque rouge et noire est pleine de ressources.
Il y a d'abord les petites cartes postales encadrées de quelques dessins de Picasso. Le problème est que Picasso, c'est bien joli sur une grande toile à Beaubourg ou au MoMA entre un Braque et un
Mondrian; mais sur une petite carte postale sérigraphiée, sous un éclairage pas terrible et à côté du distributeur de Balisto et madeleines sous vide, ça te coupe tes élans de défenseur du
cubisme, ça. L'argument du "mais mon petit neveu aurait pu le faire" devient criant de vérité et ton plaidoyer de mec ouvert qui a tout compris à l'art moderne fait vite un plouf
lamentable face à ton collègue qui ne jure que par David, Poussin et André Rieux.
Il y a aussi la belle image "pop art" du distributeur de boissons. Une grande bouteille de Coca multicolore, stylisée façon Warhol. Une grande affiche qui s'étale sur toute la hauteur de la
machine, rétro-éclairée qui plus est, sublimant les courbes de cette jolie bouteille de verre qu'elle ne vend pas (que des canettes dans la machine – canettes au potentiel pictural moins
percutant, apparemment). Mais la encore on passe à côté. La publicité devenue art à l'époque, mais revenue pub aujourd'hui a des sérieux airs de vieux chewing-gum machouillé jusqu'à l'os: ça n'a
plus aucun goût et on se demande encore pourquoi il est là.
Finalement, c'est toujours la même histoire, c'est là où l'on s'y attend le moins que l'art émerge. Vestige des années pré-"loi anti-tabac", une simple feuille scotchée au mur, à côté de la
fontaine à eau. Tel un Magritte qui aurait ajouté une pointe de cynisme à ses accents d'ironie, un habitué énervé avait pris la peine d'accrocher "Avez-vous remarqué ?... Ceci n'est pas un
cendrier, ceci est une fontaine". En fin de compte, c'est la seule chose qui vient égayer ma pause café. Le râleur qui laisse sa marque a le don de me faire sourire.
Je n'ai pas encore tenté de convaincre mon collègue borné de la portée artistique de ce simple papier. Pourtant il y aurait tant à dire, mais ma mauvaise foi aurait tendance à prendre le dessus
sur son obstination: il ne s'est jamais montré très ouvert à la discussion.
Et si ça se trouve, c'est lui qui l'avait écrit.