Nous sommes le mardi 1er août 2000.
Notre jeune diplômé Breton de 23 ans – que nous appellerons JK pour conserver son anonymat - est sur le chemin des 2 tours de la Défense (au fond, à gauche...), pour démarrer son premier jour à
la banque Noir-Blanc-Rouge.
Il sort d'une année de stage à la banque de Roland Garros, et c'est maintenant son premier job.
Et il est pas peu fier, le jeune homme, parce que la Défense, ça le fait, quand même.
Ces grandes tours, tous ces gens endimanchés qui ont l'air si sérieux. Cette belle esplanade grouillante que l'on traverse sous le soleil...
(Rappelons que nous sommes au mois d'août, le jeune naïf déchantera rapidement, le premier hiver froid et venteux venu...)
Mais c'est plutôt une belle journée, en plus.
Il a fini son stage vendredi dernier, et il s'estime plutôt chanceux puisque le 1er août tombe un mardi: il a pu avoir un week-end de 3 jours. Un peu comme des mini-vacances.
Il en a profité parce qu'il sait qu'il ne va pas en avoir tout de suite, des vacances. Et comme une prémonition, il se doute qu'elles vont se faire de plus en plus rares...
Du coup, il voulait se coucher tôt, pour être en forme pour son premier jour. Arriver frais et pimpant.
Mais finalement, un peu geeky qu'il est, il s'est tout de même couché à 2h du mat' après une joyeuse partie de CounterStrike, avec ses amis 'les gens qui ont des pseudos avec
des 3 à la place des E'... Quelle bande de gais lurons, tout de même !
Il a eu un peu de mal à se lever, du coup, le JK, ce matin. Mais il s'en fout.
Parce qu'il est motivé et qu'après son bol de Frosties, en fait, il avait la pêche, pour démarrer la journée.
Et même, il a fait attention à bien se saper, pour l'occasion. Histoire de faire une bonne impression à ses nouveaux collègues. Montrer que c'est un gars propre sur lui, pas trop fou-fou, tout
ça...
Bien sûr, il y a aussi son nouveau boss, à qui il faut montrer qu'on est un gars sérieux. Mais lui, il l'a déjà rencontré. En plus, ils ont un parcours assez similaire: ils sont tous les deux
d'abord passés par la fac et non pas une grande école comme tous ces fils-à-papa arrogants. Tous les 2 à Lyon, et il s'imagine qu'ils auraient pu être potes à aller siffler des binouzes après les
cours.
En même temps, pas complètement, parce qu'il avait eu l'air de tirer légèrement sur le vieux-con, le futur-boss... Mais on le comprend: les responsabilités, le mariage, les enfants...
Bref, il avait sorti une jolie chemise à peu près repassée.
Blanche.
C'est bien, le blanc, c'est neutre, mais ça fait sérieux.
Il avait choisi de ne pas mettre de cravate.
Non, ça fait too much, la cravate. En plus ça tient chaud.
Non, il laisse ça aux jeunes richards aux dents longues. A ces jeunes traders assoiffés qui se croient déjà les rois du monde.
Il les connaît bien, ces jeunes diplômés d'écoles d'ingé au CV - VIP, ou ces requins sortis d'écoles de commerce, avec le pot de gel livré dans le paquetage.
Il les a côtoyés pendant plusieurs années. Il les croisait aux soirées médecine où tout le monde essayait de trouver une proie pour la nuit. Lui, il se la jouait plus timide. Le mec
qu'on n'aborde pas forcément comme ça, mais qu'on apprécie quand on commence à le connaître.
Le pote sympa qui vient vous dépanner quand vous avez un problème avec Windows.
Et puis, un soir où l'on a un peu trop bu, les langues se délient, on baisse sa garde, on s'embrasse, et notre Breton finit par chopper, lui aussi.
C'était pas un collectionneur comme les mecs-à-cravate, mais il n'avait pas à se plaindre.
Du coup, le voilà qui arrive à l'entrée des 2 tours, pour démarrer les formalités.
C'est toujours comme ça, il faut remplir des papiers à la con, et surtout se faire faire un badge. Et le plus tôt possible, sinon il va pas pouvoir manger à la cantine ce midi...
Du coup, il va au comptoir qu'on lui a indiqué.
On lui demande de se mettre en position devant l'écran blanc.
Il se recoiffe rapidement, et décide de ne pas sourire. Il sait qu'il a des cernes jusque là (CounterStrike oblige...), et de toute façon, il a l'air niais, sur les photos, quand il
sourit.
Il se tient bien droit...
Attention...
FLASH !!!
Et là, c'est le drame.
Ce qu'il ne sait pas, c'est que 8 ans plus tard, sa photo sera diffusée sur des milliers d'articles internet. Dans des journaux gratuits, envoyée/transférée/double-cliquée par mail à travers
toute la planète.
Y'à de quoi, la regretter, la partie de CounterStrike qui lui donne des cernes dignes de la Famille Adams, et qui ne lui donneraient rien à envier aux pires Serial Killers que
les US aient connus.
C'est con, quand même, une photo de badge dont le but premier était de pouvoir aller manger du gratin de chou-fleur le midi, et qui finit par faire des milliers de fois le tour du globe en moins
de 24h.
En plus, le service des badges de la banque Noir-Blanc-Rouge, c'est pas les studios Harcourt: leur appareil magique fait ressortir les pires ombres qui soient, les vieilles
traces d'acné enterrées depuis l'adolescence, et autres yeux rouges façon Chucky.
C'est ballot, mais il est coupable d'avance, le JK. Il a juste une tête de psychopathe sur son pass.
Nan, franchement, c'est le genre de truc qui te retient de vouloir détourner des fonds ou quoi que ce soit d'illicite dans la boîte.
Perso, ils me tiennent par les c***: si ils me menacent de diffuser la photo de mon badge au moindre de mes faux pas, jamais je n'envisagerai de voler ne serait-ce qu'un crayon de bois.
C'est pas dur, je suis l'incarnation du "pas photogénique" en général (chacun son domaine d'incarnation: Tori Spelling, par exemple, c'est "beaucoup trop gros menton pour la taille de son
corps et de ses épaules", moi c'est la non photogénie...), mais alors sur la photo de mon badge, on atteint des sommets.
A ce niveau, c'est de l'anti-photoshop, mais au naturel.
Un truc monstrueux, quoi.
Gros nez, front luisant, début de calvitie (pourtant inexistante dans la vraie vie...), et air coincé, genre raide comme un piqué, qui laisserait croire que j'ai gobé un aspirateur.
Bref, une menace ultime qui m'oblige à me tenir à carreaux jusqu'à la fin de mes jours...
Au passage, le JK, il a beau avoir une photo ignoble qui tourne sur toute la toile, il a aussi eu sa propre page Wiki créée en moins de 2 jours.
A l'heure qu'il est, elle est disponible en 8 langues, possède plus d'une vingtaine de références dans sa version française, et une vingtaine d'auteur.
Bien plus fort que mon dindarlet, pour le coup.
Idem pour Google: j'avais tapé son nom dés que son identité avait filtré, il y avait alors 3 liens de disponible. Une heure plus tard, on était passé à 2 pages. Aujourd'hui, il y a plus
de 400 références.
Chapeau, les Bretons.
