Isabella est jeune.
Isabella est belle.
Isabella est triste.
Mais elle devrait pourtant ne pas la ramener.
Isabella est une charmante jeune fille de 19 ans, venant de Barboursville (ça ne s’invente pas…) en Virginie.
Isabella était candidate à la douzième saison d’America’s Next Top Model et Isabella vient de se faire éjecter comme on balance
sa chaussette mouillée dans un coin de la chambre, de retour de boîte, éméché, un vendredi soir, avant d’aller s’écrouler lamentablement dans son lit. Cette même chaussette toujours un peu humide
le lendemain qu’on regarde avec mépris. Rageux que l’on est. Avec la gueule de bois. Tout est de ta faute, maudite chaussette !
Ici, on est tout aussi rageux contre Isabella. T’auras pu faire un effort, bourrique !
T’aurais pu rester un peu plus longtemps, tu ne nous a pas laissé entrevoir toute l’étendue de tes capacités…
Rappelons brièvement le principe d’America’s Next Top Model (ANTM pour les intimes) : tu prends une quinzaine de grande guduches, qui vont s’affronter au cours de diverses épreuves pour devenir
la nouvelle mannequin complètement trop tendance.
(Au final, elles finissent surtout dans Ok Podium et en tête de gondoles dans les supermarchés du Midwest à vanter –au mieux–
les mérites d’un anti-cernes ou –au pire– de la pâtée pour labrador.)
Le tout au milieu de photoshoots dénudés, de crêpages de chignons, et des commentaires très convaincants de la part d’une Tyra Banks
extrêmement concernée qui s’inquiète pour les étranges habitudes alimentaires de nos sacs d’os (et encore, peut-on toujours parler d’ "habitude alimentaire" quand un repas de résume à sucer des
feuilles de laitue ?) : "je ne veux pas que tu poursuives ta passion au détriment de ta santé". Conviction concrétisée lors de la dixième saison où ils ont fait gagner la grosse Whitney :
officielle Plus-Size Model et modèle du genre. Parfaite pour les pubs des sachets protéinés, du coup.
De la séance photo, donc. Du défilé. De l’épreuve de culture "mode". Du casting à la pelle. Du glamour. Tout ce qu’on aime.
Pourtant, au-délà de notre appétit pour le beau sans limite, on doit bien avouer que ce qu’on aime dans ce show, ce sont ces petites
choses qui font de nous des êtres humains. Qui font d’elles des êtres humains (malgré tout). Je veux bien sûr parler des émotions.
Des larmes, ô oui des larmes. De la gueulante et du pêtage de gueule. Voire, parfois, de l’amour…
Perso, mon préféré, ce serait ce qu’on qualifie joliment de "drama".
Le traduire par "drame" serait un extraordinaire euphémisme. Le drama, c’est cette pulsion qui naît chez tout être vivant placé
devant une caméra – étonnante découverte de la télé-réalité : un mec/une nana filmé, ça s’excite comme un hippopotame à qui on aurait marché sur la queue. Ca te font en larme en moins de deux, ça
t’égorge sa voisine, ça te bipolarise un troupeau.
Les producteurs le savent. Les producteurs aiment le drama. Tout concept télé n’est qu’un joli packaging autour d’une seule essence :
le drama.
Et dans ANTM, ils ont bien compris le principe. On a eu, dans les diverses saisons passées : de la lesbienne qui se tape chacune de ses copines en mal d’expérience les unes à la suite des autres,
de la mannequin autiste (sérieusement) qui s’écarte du groupe pour discuter avec son ours en peluche, et même de la transsexuelle (saison 11…) qui s’avérait quand même être super moche, soyons
honnête…
Et donc, pour cette année, on plaçait tous nos espoirs en Isabella. On le voyait venir gros comme un camion et on s’en léchait les
babines d’avance.
Isabella est épileptique. Elle nous annonce joyeusement au début du premier épisode qu’elle fait régulièrement des crises où elle
s’écroule sur le sol et convulse dans des spasmes qui nous laisseraient rêveurs. Isabella sort de sa valise une trousse à pharmacie digne d’une grand-mère de 83 ans vivant au crochet de la Sécu :
des boîtes de médoc grosses comme des paquets de Benco, qu’elle doit prendre 3 fois par jours. Un stock de neuroleptiques à faire baver d’envie Amy Winehouse, Lindsay Lohan et Mike Jagger réunis.
Elle connaît sa maladie. Elle se soigne.
Premier épisode, première épreuve : les filles doivent participer à un défilé de mode. On passe sur les filles qui ne savent pas
aligner 2 pas avec des talons, sur les jalouses de "nan, mais moi c’est cette robe là que je voulais…", et on retrouve notre gentille Isabella.
Isabella hésite. Isabella doute. Isabella commence joliment à avoir la goutte qui perle au coin de la tempe.
Et pour cause, pour éclairer le podium du défilé : des stroboscopes.
Niark niark niark.
"Je peux le faire, il suffit que je me concentre bien".
Isabella part. Isabella marche. Et là… rien. Isabella revient et basta.
On l’attendait tous, mais non, pas une petite crisounette à l’horizon, pas un œil qui frise, pas une convulsion devant un public
médusé.
Bon, on veut bien, on se dit que ce n’est que partie remise.
A ce stade là, je dois aussi faire une parenthèse. Dans une des vieilles saisons (la 1 ou la 2, je pense…), il y avait justement eu une des filles qui, lors du passage devant le jury, s’était
écroulée droite comme un piquet. Bam ! L’œil qui monte et elle s’était effondrée comme un domino dans une pub pour le sucre. Tyra était médusée, les filles affolées. Et une fois revenue à ses
esprits, le jury s’est tout de même inquiété de savoir si ça ne pouvait pas lui poser comme un léger problème dans sa future carrière de mannequin "bein oui, s’effondrer dés qu’il y a un peu de
pression, ça risque de faire mauvais genre sur les podiums…".
Donc, ok, les producteurs avaient déjà épuisé la cartouche de la candidate qui s’écroule. Mais tout de même : moi, la perspectives des
convulsions, ça m’avait mis l’eau à la bouche.
Mais donc, je le disais au début : Isabella a posé comme un pingouin desséché lors de sa
séance photo, et elle s’est donc faite éliminée à la fin du premier épisode, sans qu’on ait pu profiter d’une de ses crises.
J’ai les nerfs, tu l’auras compris, mais je ne perds pas totalement espoir. Dans cette saison se trouve également : une grande brulée
(la jeune fille a le corps couvert de brûlures, et elle est là pour "raconter son histoire et montrer l’exemple" –histoire qui va avoir du mal à être convaincante sachant que pour le moindre
défilé ou séance photo, ils la couvrent de pied en cape– parce que Tyra a beau être admirative de son courage, on est quand même là pour faire de la mode, hein), mais surtout ma préférée : une
sorte de version "live" de Chucky. Cette fille a des yeux abominablement grands. Elle se tient complètement de travers. Et surtout elle est obsédée par une chose, dans sa vie de poupée de
porcelaine vivante : les saignements de nez. Elle n’en a jamais eu et en dépérie de tristesse, tout en restant fascinée lorsque ça arrive aux autres.
J’attends l’épisode dégustation de cocaïne de rigueur avec grande impatience…