Lors de ma dernière année de cours en école d’ingé, chacun commençait à passer ses premiers entretiens. On cherchait un premier poste, un stage ou un VIE. On étudiait la finance, c’était nos
premiers pas dans le monde cruel des banques d’investissement.
A l’époque, je n’étais pas très à l’aise de devoir porter une cravate, on s’échangeait tous nos petits conseils sur les questions que ces enculés de banquiers allaient nous poser. On révisait nos
formules de Black-Scholes, nos modèles de Vasicek, on relisait les pages saumon du Figaro, mais surtout, on redoutait plus que tout les questions “hors sujet”. Celles où on teste vraiment ta
capacité à raisonner. Toutes ces énigmes à la con avec des allumettes, des aveugles et des kilos de plomb.
Puis est venu le moment où c’est moi qui ai fait passer des entretiens à des petits jeunes tout transpirant. Du coup, je me suis demandé si j’allais la poser ou non, la question qui fache. Je ne
l’ai jamais fait, mais un jour peut-être…
Combien y a-t-il de taxis jaunes à New-York ?
Avec ce genre de question, on ne teste pas du tout si le candidat connaît la réponse ou non. D’ailleurs, je trouverais un peu flippant de tomber sur un mec qui saurait un truc pareil: on ne
cherche pas à embaucher un Quid sur pattes ni un petit arrogant qui s’était un peu trop préparé à l’entretien. Ce qu’on cherche à voir, c’est si le candidat peut résonner sur un sujet un peu
original, et le genre d’idées qui lui viennent, comment il organise et verbalise son raisonnement, etc.

Perso, je procèderais comme ça: on commence par des hypothèses un peu fortes au départ, mais le but c’est surtout d’avoir un ordre de grandeur. Est-ce que c’est des milliers, des dizaines de
milliers, des centaines de milliers, des millions de taxis?...
On va jouer nos snobs et réduire New-York à Manhattan. Oui, je sais, il y a des taxis dans Brooklyn et le Queens, par exemple, mais le plus gros est sur Manhattan, et on prévoira
de voir large en conséquence. En plus, on parle ici des yellow-cabs et pas des gipsy-cabs que l’ont trouve le plus en dehors de l’ile.
Bref.
En gros, on schématise Manhattan comme un rectangle. Et on va représenter les rues et les avenues comme un quadrillage (ce qui n’est pas loin d’être vrai). On compte 12 avenues (désolé Alphabet
City…), plus la FDR à l’Est. Pour les rues, c’est plus compliqué: ça monte jusqu’à 218, on ajoute Houston, Prince, Spring, Broome, Grand et Canal, et on a une bonne idée du trucs: 224 rues.
Ça, ça nous fait 223 x 13, soit 2,899 blocs d’avenue. (un bloc d’avenue, c’est le morceau d’avenue qui est entre 2 rues; de même, on a le bloc de rue qui est le bout de rue entre 2 avenues, mais
ils sont donc beaucoup plus courts car les rues sont plus rapprochées les unes des autres que les avenues). Bref, en comptant 3 taxi sur un bloc d’avenue (ce qui est peu quand tu penses aux
environs de Times Square, mais optimiste quand tu penses à East Harlem, donc on va dire ça…), ça nous donne 8,697 taxis. Pour les blocs de rues (il y en a 224 x 12, soit 2,688), on compte un
taxi, ça nous en fait donc 2,688 sur les rues. Et en tout, 8,697 + 2,688 = 11,385.
Voilà, en gros, je dirais dix milles tacos dans New-York.
Un autre raisonnement, rapide mais un brin borderline, il faut l’avouer.
Si tu prends la caricature du chauffeur de taxi newyorkais, il est indien ou pakistanais. Il y en a près de 300,000 à New-York, on divise par 2 pour ne garder que les hommes (ouaip, y’a que dans Une Nounou d’Enfer
qu’il y a des femmes chauffeurs de taxi, et encore, c’est pas vraiment une femme, c’est Rosie O’Donnell…), et on peut diviser par 3 pour avoir la bonne tranche d’âge. Ensuite ne soyons pas trop
racistes, bien sûr que tous les pakis ne sont pas chauffeurs de taxis, il y en a un bon paquet qui bossent dans les delis, vendent des hot-dogs dans la rue, et même certains sont devenus
banquiers. Mouarf, allez on en prend quand même un quart.
Bam! 300,000 x 1/2 x 1/3 x 1/4 = 12,500. On retombe sur nos pattes, près de dix milles taxis jaunes.
Autre raisonnement, si par hasard t’es un handicapé de Google et tu n’as pas réussi à trouver le nombre de taxis dans NY mais simplement le nombre de stations essence sur Manhattan… Yelp! Nous dit qu’il y
en a une cinquantaine. Si t’as dèjà vu une station essence à NY, tu sais que y’a que des taxis. Tout le temps. (cf. cette
photo, par exemple).
C’est reparti: 50 stations, disons 10 minutes pour faire un plein, on grossit à 15 le temps que la voiture redémarre et laisse la place à la suivante (soit 4 pleins par heure). Si on suppose la
station ouverte 12h par jour, et environ 4 tacos en permanence (si, si, autant je charcute les autres hypothèses, autant celle-là j’en suis certain), ça te donne 50 x 12 x 4 x 4 = 9,600.
Ici, tu auras bien compris que je pars du principe qu’on a atteint un équilibre stable de la relation stations essence / taxis, supposant que y’a pile-poil assez de stations pour le nombre de
yellow cabs.
Bon, on va arrêter là sur les raisonnements, y’a plus de place pour je t’explique ma théorie sur les oreillettes blue-tooth (qui d’autre que les cab-drivers utilisent des oreillettes
blue-tooth?...), celle sur le temps d’attente aux feux-rouges ou le nombre d’accidentés à vélo.
Au fait, tu te demandes sans doute combien y’en a, en vrai, des yellow-cabs, à New-York ? Tu tapotes sur Google et tu trouves la réponse assez rapidement: en 2006, il y en avait près de 13,000.
Comme je te le disais plus haut, le truc de ce genre de questions en entretien, c’est pas de savoir la réponse, c’est de voir le raisonnement. De la même façon, si tu poses cette question à tes
potes, le truc marrant c’est de voir comment ils pensent, mais aussi ceux à quoi les renvoit le yellow-cab. J’avais pensé à mon approche raciste dans mon coin, mais je jure qu’un autre de mes
potes l'a mentionnée aussi.
Dans mon petit jeu de poser la question à droite à gauche, tout le monde a son avis, tout le monde a ses références, tu te rends compte que le yellow-cab représente une vraie part de l’âme de
NYC. Ma cousine m’a demandé de lui envoyer des cartes postales avec des symboles des USA pour sa fille. Pour son cours de géographie. Bien sûr il y a la Statue de la Liberté, mais je voulais
aussi trouver un drapeau. Et bein tu me crois, tu me crois pas, mais j’ai pas trouvé. Sur toutes les cartes postales de NY, si c’est pas la Statue ou le Brooklyn Bridge, c’est un yellow cab.
Comme je le disais à ma grand-mère la semaine dernière quand elle me demandait “alors, comment ça va l’Amérique?”, je lui ai répondu “j’habite pas l’Amérique, j’habite New-York”.
Le pays des yellow cabs.